Quelle Europe économique et monétaire?

2006-05-31

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Intervention de Guy QUADEN, Gouverneur de la Banque nationale de Belgique

L'union monétaire a plus de sept ans maintenant.
L'euro est devenu la monnaie unique de plus de 300 millions d'Européens et une des deux grandes devises mondiales.

La création de l'euro ne doit rien au hasard mais tout à la volonté. En ces temps de morosité européenne, il est bon de s'en souvenir. L'Europe a démontré à cette occasion que, lorsqu'elle le voulait, lorsqu'un certain nombre de pays européens le voulaient, ils pouvaient mener à bien un grand projet. Dans les dix dernières années du siècle précédent, il a fallu en effet aux gouvernements de l'époque dans douze pays - et il y en eu de toutes les colorations politiques - une ambition et une obstination sans faille pour concrétiser le Traité signé à Maastricht, et en particulier remplir les fameux critères. Et l'introduction de l'euro - en deux phases, comme l'on sait: début 1999 dans la vie financière, début 2002 dans la vie quotidienne - fut aussi un énorme défi technique. Non seulement pour les banques centrales, mais pour l'ensemble des banques, l'ensemble des acteurs économiques et financiers et, en fin de compte, l'ensemble de la population. Un défi relevé avec succès.

Le jeu en valait-il la chandelle ? Que nous a apporté l'euro?

L'euro a tout d'abord apporté la paix monétaire en Europe. De façon plus générale, c'est d'ailleurs le premier apport de la construction européenne: elle nous a apporté la paix. Nos enfants, mes enfants, ont de la peine à imaginer que, pendant de nombreux siècles, la France, l'Allemagne et les autres grandes puissances européennes aient pu se faire la guerre, souvent d'ailleurs sur le territoire belge d'aujourd'hui, en particulier ici à Waterloo...Cela semble aux jeunes générations d'Européens impensable, absurde.

Né en août 1945, je n'ai pas connu les deux guerres intra-européennes que mon père avait, lui, connues. Mais, durant la première partie de ma carrière d'économiste, j'ai connu les conflits, disons plutôt les turbulences monétaires qui ont perturbé les relations économiques entre nos pays: les successions de dévaluations et de réévaluations, en particulier la grande et dernière crise à l'intérieur du système monétaire européen en 1992-1993.

Aujourd'hui, une paix monétaire complète prévaut entre douze pays dont les monnaies nationales ont d'ailleurs disparu depuis 2002 et se sont fondues dans l'euro. On l'a trop vite oublié mais, pour nos entreprises qui commercent principalement à l'intérieur de l'espace européen, c'est la plus pénible source d'instabilité monétaire qui a disparu.

Deuxième apport de l'euro: la stabilité des prix. C'est l'objectif assigné par le Traité de Maastricht - la constitution monétaire européenne - à la Banque centrale européenne et aux banques centrales nationales qui, ensemble, constituent l'Eurosystème en charge de la politique monétaire unique.

Dans un souci de transparence, la Banque centrale européenne a défini très précisément la stabilité des prix comme une inflation inférieure à moyen terme à 2 % mais proche de ce montant (car l'Eurosystème lutte aussi bien contre la déflation que contre l'inflation).

On peut considérer que, depuis sa création, l'Eurosystème a globalement rempli son mandat. Certes un banquier central ne peut jamais être entièrement satisfait, d'autant que l'objectif a été légèrement dépassé ces dernières années (avec une inflation moyenne dans la zone euro de 2,1 % en 2004 et 2,2 % en 2005). Mais ces résultats ont été obtenus dans un contexte marqué par une forte hausse des prix du pétrole et de nombreuses autres matières premières sur lesquels la politique monétaire n'a pas de prise. Les taux d'inflation récents ont cependant été sans aucune mesure avec ceux observés lors des précédents chocs pétroliers.

Certains (sûrement pas les consommateurs! mais des économistes et des hommes politiques) reprochent d'ailleurs aux banquiers centraux européens d'être trop attentifs à l'inflation. Je dirai d'abord que nous ne faisons qu'exécuter le mandat qui nous a été confié. Les banquiers centraux européens sont dit indépendants parce que, une fois nommés par le pouvoir politique, ils prennent leurs décisions en toute indépendance, en leur âme et conscience, sans demander ou recevoir d'instruction. Un peu à la façon des juges. Mais, comme les juges, les banquiers centraux ne font pas les lois, ils les appliquent: ce sont les parlements et les peuples qui font les lois et, en particulier, le Traité de Maastricht qui nous a confié comme première responsabilité la stabilité des prix. Au demeurant, Traité ou pas Traité, il me semble que, dans tous les pays, la population a tendance à considérer que le premier devoir d'une banque centrale est de préserver la stabilité du pouvoir d'achat de la monnaie qu'elle émet.

Cela dit, une trop grande attention portée à la modération de l'inflation serait-elle nuisible à la croissance économique? Sans constituer la condition suffisante de la croissance, la stabilité des prix en est une condition nécessaire. Une inflation modérée est souhaitable pour entretenir la confiance des consommateurs. Or, dans nos pays, la dépense de consommation des ménages constitue encore et toujours le principal poste du produit national ou intérieur. Lorsque l'inflation augmente, le consommateur perd confiance. On a d'ailleurs pu observer un phénomène de ce genre juste après l'introduction de l'euro au moment où, non pas l'inflation globale et effective, mais l'inflation ressentie par beaucoup de consommateurs, qui se focalisaient sur quelques prix qui ont en effet augmenté à l'époque, a sensiblement progressé.

D'autre part, la maîtrise de l'inflation permet à l'ensemble des agents économiques, les entreprises, les ménages, les pouvoirs publics de bénéficier de taux d'intérêt relativement bas, un facteur assurément favorable à la croissance. Les banques centrales fixent les taux d'intérêt à court terme, ceux qui concernent les crédits qu'elles octroient aux autres institutions financières. Mais les taux d'intérêt à moyen et long termes sont fixés par les marchés, en fonction de différents éléments, dont le plus important est les anticipations des opérateurs en matière d'inflation. Plus l'épargnant prévoit une détérioration sensible du pouvoir d'achat de son capital à une certaine échéance, plus il exigera un taux d'intérêt élevé pour le prêter. Ainsi prête-t-on à des taux plus bas à un pays où l'inflation est traditionnellement faible. C'est pourquoi, et non par germanophilie, la Belgique avait lié le sort de son franc à celui du mark allemand 1990.

Et voilà le troisième apport de l'euro et de la politique monétaire qui l'a accompagné depuis sa création: des taux d'intérêt historiquement très bas, favorables à la demande et à l'emploi, qu'il s'agisse des taux courts ou des taux longs. Cette modicité des taux est due, au moins en bonne partie, à la confiance des agents économiques dans la capacité de la Banque centrale européenne à maîtriser l'inflation conformément à son objectif de moyen terme. Aussi importe-t-il de préserver soigneusement cette crédibilité.

Durant de nombreux mois, la Banque centrale européenne a maintenu son principal taux d'intérêt à 2 %, un niveau en fait inférieur au taux d'inflation. Le taux d'intérêt dit réel était donc négatif. Une telle situation ne peut être qu'exceptionnelle. Un ajustement s'imposait alors que les risques inflationnistes s'intensifiaient et que l'activité économique se renforçait. Le processus d'ajustement a été entamé en décembre dernier sans qu'un calendrier soit pré-établi pour les hausses suivantes. Le Conseil des Gouverneurs prend ses décisions à son rythme propre, sans précipitation mais aussi sans atermoiements. Chaque mois, le Conseil évalue les données les plus récentes et les perspectives nouvelles en matière d'inflation et de croissance dans la zone euro. Il n'est pas exclu qu'une nouvelle hausse soit décidée lors de sa prochaine réunion début juin. Mais, même en pareille hypothèse, le taux d'intérêt de la Banque centrale européenne continuerait à se comparer avantageusement à ceux en vigueur dans nos pays avant le passage à l'union monétaire et ne pourrait être considéré comme un handicap pour la croissance économique.

 

Si l'union monétaire s'est avérée positive pour nos pays, et si ceux-ci bénéficient actuellement d'une reprise conjoncturelle, il ne faut cependant pas cacher que l'Europe a un problème structurel de croissance insuffisante à moyen et long terme. Dans la plupart de nos pays - car il y a des exceptions, j'y reviendrai - on est capable, pendant un certain laps de temps d'enregistrer un taux de croissance économique de 2 %, ce que l'on appelle la croissance potentielle, mais on ne monte que très exceptionnellement à des niveaux plus élevés et trop souvent on retombe à des niveaux plus faibles.

Ne comparons pas évidemment, ce n'est pas comparable, les taux de croissance européens ou belges avec les taux chinois ou hindous. Ce sont des pays qui émergent comme l'on dit. Mais, dans les quinze dernières années, l'Europe, la zone euro en particulier, ont connu une croissance ‑ globale et par tête ‑ significativement inférieure à celle des Etats‑Unis. Or ce pays était, au départ, déjà plus riche et l'écart s'est donc encore accru.

Pourquoi ? La première raison est évidente. On travaille moins en Europe que dans la plupart des autres régions du monde, les Etats‑Unis en particulier. Dans la plupart des pays européens, les taux de participation, c'est‑à‑dire la proportion des personnes en âge de travailler qui sont effectivement sur le marché du travail, est plus faible. Et les gens qui travaillent prestent moins d'heures par semaine, moins de journées par an et moins d'années dans leur vie.

Cette situation, qui n'est pas nouvelle mais qui ne s'est améliorée, a longtemps été compensée par une productivité du travail plus forte dans les pays européens, en particulier en Belgique. On travaille moins, mais on travaillait mieux. Il y a deux problèmes cependant. Un : ce niveau de productivité élevé, compensant également des charges salariales plus lourdes, a été obtenu par la suppression des postes les moins productifs et donc au prix d'un chômage important. Deux : dans les dix dernières années, les gains de productivité ont été plus importants aux Etats‑Unis grâce à l'introduction plus rapide et plus massive des nouvelles technologies de l'information et de la communication dans les entreprises américaines qui ont donc résorbé une partie de l'écart en cette matière.

Une autre caractéristique de l'Europe est la lourdeur des réglementations. On évoque généralement à ce propos le marché du travail où effectivement les rigidités sont plus pesantes en Europe que dans la plupart des autres régions du monde. Mais le manque de flexibilité ne se limite pas à ce seul aspect des choses. Songeons, par exemple, aux règles qui limitent l'implantation de nouvelles surfaces commerciales ou qui restreignent les heures d'ouverture des magasins.

Les pays européens ont généralement une propension au travail plus faible et une propension à la réglementation plus élevée que la plupart des autres régions du monde. Ce serait un choix de société parfaitement respectable, je tiens à le dire, si l'on en acceptait toutes les conséquences. Car comme, suivant le dicton, on ne peut avoir à la fois le beurre, l'argent du beurre et au surplus le sourire de la crémière, on ne peut, dans de telles conditions, aspirer à un taux de croissance du produit ou du revenu qui soit égal à ceux des régions où la propension au travail est plus forte et la propension à la réglementation moindre. Et, plus grave, dans un contexte démographique où le rapport entre actifs et inactifs est appelé à se détériorer, il deviendra de plus en plus difficile, sans changement de comportement, de préserver des systèmes de protection sociale plus généreux que dans le reste du monde, autre caractéristique de l'Europe dont elle peut légitimement être fière.

Cependant, comme l'ont bien montré les travaux du Professeur Sapir, que vous avez, je pense, invité précédemment à votre tribune, la notion de "modèle social européen" peut être trompeuse. L'Europe abrite en fait différents modèles sociaux distincts par leurs caractéristiques et leurs performances, en termes d'efficacité et en termes d'équité.

A l'intérieur même de la zone euro, deux pays ont affiché régulièrement une croissance économique supérieure à la moyenne: l'Irlande et la Finlande. Pour attirer des investissements et des emplois, l'Irlande a joué principalement sur une pression fiscale faible et donc également des dépenses publiques réduites. Par contre, la Finlande, comme d'ailleurs les autres pays nordiques, continuent à offrir un système de protection sociale avantageuse, mais dynamique, et, si les dépenses publiques ne sont pas moins élevées qu'en Europe continentale, elles y sont de meilleure qualité, plus tournées vers la formation et l'innovation.

Le diagnostic du faible dynamisme économique en Europe a été fait, il y a quelque temps déjà, à Lisbonne. Un agenda a été dressé, récemment revu. Ce qui pose problème, c'est la mise en oeuvre des réformes. Des progrès ont certes été réalisés mais inégaux selon les pays, et dans l'ensemble trop lents.

L'exemple mentionné des meilleurs pays européens dont les autres doivent s'inspirer indique cependant qu'il est possible de combiner efficacité et équité. Et, pour en revenir à mon point de départ, l'euro, je dirais qu'il est difficile d'imaginer et encore moins d'admettre que, dix ans après avoir su mener à bien cet ambitieux projet, nos pays soient devenus incapables d'entreprendre d'autres réformes importantes qui devraient leur permettre de tirer tous les avantages potentiels du marché unique et de l'union monétaire et aussi de faire face aux grands défis que constituent la concurrence externe et le vieillissement interne.